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Gouvernance : « Stupide, deux poids deux mesures, mauvaise gouvernance » : les quatre vérités de Mo Ibrahim au président de la Banque Mondiale

A Marrakech où se déroulaient les assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, et face à des dizaines d’invités, le président de la fondation Mo Ibrahim a tenu une discussion à bâtons rompus avec le patron de la Banque mondiale, Ajay Banga. Dans un échange mouvementé, le milliardaire soudanais a vivement critiqué l’inefficacité des institutions de Bretton Woods et les inégalités dont souffrent les pays pauvres sur la scène financière mondiale.

Le financement de la transition énergétique

L’un des premiers points abordés par Mo Ibrahim dans ses questions à Ajay Banga concerne la transition énergétique et son financement en Afrique. Alors que 600 millions de personnes sont privées d’électricité sur le continent, les pays africains doivent résoudre la difficile équation de la satisfaction de leurs besoins énergétiques alors que leurs principaux bailleurs de fonds, dont la Banque mondiale, les poussent vers un abandon du fossile pour le renouvelable.

Pour Mo Ibrahim, les institutions de Bretton Woods font preuve d’hypocrisie sur cette question, en fonction du pays concerné, selon qu’il soit riche ou pauvre.

« Nous étions très préoccupés lors de la COP de Glasgow, a-t-il commencé. Des institutions financières d’Europe ont déclaré qu’elles ne financeraient aucun projet lié aux énergies fossiles, surtout en Afrique. Et cette idée était tellement stupide. Quelques mois plus tard, lors du Sommet Afrique-Europe, nous avons confronté nos amis européens et nous leur avons dit : excusez-moi, mais vous êtes submergés par le gaz russe.

La moitié de notre gaz en Afrique est exportée vers l’Europe. Et vous, en Allemagne, avez fermé vos centrales nucléaires et venez d’installer trois grandes centrales au charbon. Et vous nous refusez le droit d’utiliser notre propre gaz pour aider 600 millions de personnes ? Évidemment, les gens étaient mal à l’aise dans leurs sièges, et ils ont répondu que toutes les chaussures ne vont pas à tout le monde ». Et de poursuivre : « Vous, les Européens, changez constamment d’avis. Puis, il y a eu la guerre en Ukraine. Et tous ces types dans la salle se sont tournés vers l’Afrique à la recherche de projets gaziers. Où pouvons-nous investir, au Sénégal ? Allons, messieurs ».

Rappelant que le continent africain est celui qui pollue le moins, Mo Ibrahim a également souligné que l’usage de l’énergie renouvelable était déjà très avancé sur le continent.

« 22 pays africains ont pour principale source d’énergie les énergies renouvelables. Montrez-moi un continent dans le monde où le ratio est le même. Aucun. », a-t-il martelé.

Coût du financement

Depuis le début de l’année, les pays africains font face à ce que le FMI a qualifié de « grande pénurie de financement ». Cette situation se traduit par une réduction des flux d’aide au développement et des financements des pays riches vers le continent, dans un contexte marqué par la crise en Ukraine et la hausse des prix mondiaux. De plus, cette pénurie se manifeste aussi sur les marchés financiers mondiaux où l’on a observé une hausse des coûts de financements.

Si cette situation peut s’expliquer contextuellement par la hausse des taux directeurs des banques centrales à travers le monde, qui a entraîné une hausse des taux d’intérêt, il est important de rappeler que les pays africains ont souvent dû faire face à des taux d’intérêt plus élevés que ceux d’autres pays, une tendance persistante depuis plusieurs années. Une des raisons expliquant cette situation réside dans les notations jugées « arbitraires » généralement attribuées aux pays africains par les agences internationales de notation.

« Lorsque l’on considère le coût du capital pour l’Afrique, il est évident qu’il est influencé par la manière dont les agences de notation évaluent les pays africains. C’est un fait. Et je ne sais pas si l’auditoire est au courant, mais tous les pays africains sont classés en dessous de la catégorie investissement.

Selon ces agences, vous êtes tous considérés comme étant à risque. Vous en êtes conscients. En tant qu’Africain, est-il juste que je demande de la transparence sur la manière dont ces agences, basées en Afrique du Sud sans jamais visiter d’autres pays, jugent l’ensemble du continent ? Sur quelle base travaillent-elles ? Qui pose ces questions aux agences de notation ? Nous, Africains, devons le faire. C’est une question pertinente. Ils nous condamnent. Nous payons des taux d’intérêt quatre à cinq fois supérieurs à ceux des pays du Nord. Il faut le comprendre. », a déclaré Mo Ibrahim.

Les deux poids, deux mesures de la gestion de la dette

Dans le même sillage, le dirigeant dénonce un traitement inéquitable des questions de la dette, en fonction de la géographie, soulignant que les pays du Nord et du Sud sont soumis à des règles différentes. Face à son homologue, Ajay Banga a expliqué cette différence de traitement par la solidité des performances fiscales des pays riches, par rapport aux pays pauvres.

« Pour être clair, cette remarque sur la dette par rapport au PIB est juste. Mais il y a un aspect que les agences de notation prennent en compte que je ne peux ignorer : la mobilisation domestique de l’impôt par rapport à la dette. Elle est nettement meilleure dans les pays riches. Les agences de notation voient donc un moindre risque et ajustent en conséquence. C’est là le défi », a indiqué le président de la Banque mondiale. De plus, ajoute-t-il, le potentiel du continent reste fortement miné par la difficulté pour les pays du continent à commercer entre eux.

Bien qu’admettant l’existence de ces défis à relever, Mo Ibrahim a tenu à souligner que les pays du continent, malgré leurs efforts, semblent systématiquement frappés d’une sorte de présomption d’incapacité à rembourser leur dette. « Elles [les agences de notation, NDLR] nous infligent une énorme douleur. Savez-vous que les pays africains sont considérés en difficulté d’endettement si le ratio dette/PIB est de 40% à 50% ? Et pourtant, ce ratio pour le G7 est de 137%. Elles nous doivent des explications », a-t-il déclaré.

Parallèlement, ajoute-t-il, la Banque mondiale ainsi que les prêteurs internationaux semblent généralement faire traîner les discussions concernant l’allègement de la dette des pays du Sud. Une attitude différente lorsqu’il s’agit « d’un des leurs ».

« Une plainte récurrente concerne la lenteur. Vous êtes tellement lents. Le Sri Lanka va à la dérive. La Zambie va à la dérive. Et vous, vous mettez deux ans, “oh, organisons une réunion ici, trouvons le créancier là-bas”. Pourquoi ? Lorsque les Américains ont eu un problème avec leur banque à la Silicon, vous savez, ils n’ont pas attendu le lundi. Ils se sont réunis le week-end et ont réglé le problème.

Je constate que lorsque la Grèce a rencontré un problème, il a été résolu immédiatement. Mais quand une nation africaine a un problème, vous attendez trois ans. Pourquoi cela ? Je vais vous dire pourquoi. Parce que le Sri Lanka n’a pas de directeur à votre conseil d’administration. La Zambie n’a pas de directeur à votre conseil d’administration. L’Europe domine votre conseil d’administration », a-t-il souligné.

« La gouvernance commence chez soi »

Enfin, avec un franc-parler qui lui a valu des applaudissements de l’auditoire, Mo Ibrahim a ouvertement exprimé ses préoccupations concernant la gouvernance de la Banque mondiale qu’il estime être mal administrée. Fort de son expertise en gouvernance, un secteur dans lequel sa fondation agit depuis plusieurs années, notamment à travers la publication d’un « indice de la bonne gouvernance », le Soudanais a estimé que les ressources de l’institution de Bretton Woods n’étaient pas gérées de façon optimale, entravant ainsi sa capacité à accomplir sa mission de « réduction de la pauvreté et de partage de la prospérité ».

« Nous pensons que si votre banque était cotée en bourse, elle aurait été radiée. Parce que votre gouvernance n’est pas bonne. Vous n’avez aucun administrateur indépendant. Les principaux actionnaires accaparent tout. Deuxièmement, nous n’avons jamais entendu parler d’un conseil d’administration d’une quelconque entreprise, d’une quelconque banque, où les membres vivent sur place. Ils [les fonctionnaires de la Banque mondiale, Ndlr] vivent dans les locaux avec leur personnel. Qu’est-ce que c’est que ça ? », s’est offusqué Mo Ibrahim, sur un ton très critique.

« Ensuite, j’ai entendu dire qu’ils tiennent deux réunions par semaine. Comment avoir un tel conseil d’administration ? J’ai dirigé une entreprise auparavant. Quand j’ai une réunion du conseil, c’est un cauchemar. Mon personnel doit préparer les rapports. Nous ne travaillons pas, nous nous préparons pour le conseil. Ces gars-là ont deux réunions du conseil par semaine. Quand allez-vous trouver le temps pour faire votre travail, messieurs ? Le coût de fonctionnement du conseil [d’administration, Ndlr] à la banque dépasse 100 millions de dollars par an.

Votre mission est de réduire la pauvreté. 100 millions de dollars par an permettraient de scolariser un million d’enfants en Afrique chaque année. Ça, c’est du développement. Et puis, ces gens-là viennent en Afrique et nous font la leçon sur la gouvernance. Excusez-moi. La gouvernance commence chez soi. Veuillez transmettre ce message à votre conseil d’administration : la gouvernance commence chez soi », a-t-il conclu. Des propos, qui n’ont pas été commentés plus longuement par Ajay Banga qui a préféré se retirer sur une poignée de main ferme avec son interlocuteur.

Ecofin

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