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Pour un marché unique du cinéma africain : D’importants enjeux économiques et culturels

 

Un potentiel de plus de 2 milliards $ par an

Le marché africain du cinéma est aujourd’hui dominé par Nollywood au Nigeria, et par l’Afrique du Sud. Ces productions sont encore loin d’inquiéter leurs concurrentes françaises, américaines ou indiennes, surtout en matière de box-office.

 1 cineastes

Le boom démographique africain pourrait coïncider avec l’essor de son industrie cinématographique.

 

On estime, qu’en 2017, les revenus du box-office de Nollywood (première industrie cinématographique africaine sur le plan du nombre de productions) ont totalisé environ 12 millions $ et ceux de l’Afrique du Sud, un peu plus de 89,6 millions $. Des chiffres bien éloignés des 10,5 milliards $ des Etats-Unis, des 8,2 milliards $ de Chine ou des 1,6 milliard $ de l’Inde.

« Si l’Afrique suivait l’exemple de la Chine et investissait massivement dans l’infrastructure cinématographique, nous estimons que les recettes annuelles du box-office en Afrique pourraient atteindre 1,5 à 2 milliards $ »

Pourtant, de nombreux analystes s’entendent pour dire que le potentiel du continent dans le secteur cinématographique est énorme et n’attend que les bonnes politiques pour se révéler.

2Dayo Ogunyemi

Pour Dayo Ogunyemi, le cinéma africain doit se concevoir à l’échelle continentale.

 

D’après le rapport « 2018 Framing the Shot : Key Trends In African Film » réalisé par Dayo Ogunyemi, fondateur de 234 Media, en partenariat avec l’Institut Goethe, « si l’Afrique suivait l’exemple de la Chine et investissait massivement dans l’infrastructure cinématographique, nous estimons que les recettes annuelles du box-office en Afrique pourraient atteindre 1,5 à 2 milliards $ ». Le rapport ajoute que près de 500 millions $ pourraient être captés, rien que par les marchés nigérian et sud-africain, bien au-dessus des chiffres actuels.

Un énorme marché intérieur

La structure de la population africaine est l’un des principaux atouts dont pourrait profiter le continent pour lancer son secteur cinématographique. Bien exploité, le boom démographique africain pourrait coïncider avec l’essor de son industrie cinématographique.

3nigerian film market

Au Nigeria, l’industrie du cinéma emploie déjà plus d’un million de personnes.

 

D’après l’ONU, l’Afrique compte 1,3 milliard d’habitants, avec une moyenne d’âge de 19,7 ans, ce qui en fait le continent le plus jeune du monde. D’ici 2050, cette population devrait passer à 2,4 milliards d’habitants, dont plus de la moitié aura moins 25 ans, comme les principaux consommateurs des films produits à travers le monde.

D’ici 2050, cette population devrait passer à 2,4 milliards d’habitants, dont plus de la moitié aura moins 25 ans, comme les principaux consommateurs des films produits à travers le monde.

D’après le rapport de l’institut Goethe, le cinéma africain contribue pour plus d’un milliard de dollars par an aux PIB des deux plus grandes économies du continent. D’après les statistiques, plus d’un million de personnes sont employées par l’industrie du cinéma au Nigeria.

« L’industrie cinématographique, ainsi que d’autres industries créatives et du savoir, sera particulièrement importante pour la création d’emplois en Afrique […] Alors que les pays africains naviguent sur les vagues démographiques, le développement du cinéma africain contribuera également à renforcer leurs économies, leurs cultures et leurs communautés », indiquait à cet effet le producteur nigérian, Dayo Ogunyemi.

« L’industrie cinématographique, ainsi que d’autres industries créatives et du savoir, sera particulièrement importante pour la création d’emplois en Afrique»

Et d’ajouter : « D’un point de vue créatif et commercial, les compétences numériques transversales et le travail d’équipe collaboratif que la réalisation de films exige et développe constitueront un puissant catalyseur pour que les pays africains passent à une production à forte intensité de connaissances et à valeur ajoutée – une nécessité si les tendances démographiques doivent entraîner un boom économique et socioculturel ».

 4Tournage du film Stolen the Sun à Omdurman

La richesse et la variété culturelles du continent offre de belles perspectives.

 

Avec le récent lancement de la zone économique de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), la mutualisation à l’échelle continentale des efforts pour développer un marché unique du cinéma africain, alimenté par la richesse et la variété culturelles du continent, offrent de belles perspectives pour le secteur. D’après le rapport coproduit par l’institut Goethe : « Le cinéma africain a désespérément besoin de mettre en commun les ressources de production ainsi que les spectateurs et la ZLECAf pourrait aider à atteindre cet objectif ».

« Le cinéma africain a désespérément besoin de mettre en commun les ressources de production ainsi que les spectateurs et la ZLECAf pourrait aider à atteindre cet objectif ».

« De solides dispositions en matière de contenu local pourraient être combinées à un “passeport” préférentiel qui traiterait les productions audiovisuelles des pays membres de la ZLECAf comme du contenu local et stimulerait la production de contenu africain », ajoute le document.

Des défis à relever

Comme pour beaucoup d’autres secteurs économiques ou culturels, le cinéma africain souffre d’un cruel déficit de financement, de la part des structures publiques comme privées. Ce manque de financement limite la qualité des films produits, et augmente la difficulté de leur distribution. Les productions réalisées coûtent d’ailleurs trop cher pour des populations majoritairement pauvres.

Les productions africaines subissent également la concurrence écrasante des pays étrangers. Dans les salles de cinéma ou dans les salons africains, les films, séries et feuilletons américains, européens et asiatiques, considérés comme étant de meilleure qualité, semblent s’être taillés la part du lion. De plus, le piratage des films et séries produits sur le continent limite fortement les revenus des acteurs et producteurs, décourageant un peu plus les investissements dans le secteur. D’après le site d’information True Africa, qui cite des données de la Banque mondiale, au Nigeria, pour chaque copie légale d’un film qui est vendue, neuf autres sont piratées.

D’après le site d’information True Africa, qui cite des données de la Banque mondiale, au Nigeria, pour chaque copie légale d’un film qui est vendue, neuf autres sont piratées.

 La croissance du taux de pénétration du mobile sur le continent (44% en 2018) et du taux de pénétration de l’internet (23% en 2018), s’est également accompagnée de la venue sur le marché africain de géants mondiaux du streaming tels que Netflix ou Prime Video. Un espoir pour un cinéma africain qui cherche à toucher un plus large public. Mais pour l’instant, ces plateformes de streaming, qui détiennent les plus grosses parts de marché du secteur (45% en Afrique subsaharienne uniquement pour Netflix) offrent des contenus majoritairement étrangers, malgré des ambitions affichées d’offrir plus de contenu africain. 

Enfin, l’Afrique manque d’infrastructures cinématographiques, nécessaires pour la vulgarisation de ses films. Ceci se manifeste surtout dans la disponibilité des salles de cinéma dans les pays africains, une statistique qui n’épargne pas les deux puissances cinématographiques du continent (Nigeria, Afrique du Sud). D’après le 2018 Framing the Shot : Key Trends In African Film, on comptait seulement 142 écrans au Nigeria en 2017 et 782 en Afrique du Sud. A titre comparatif, ces chiffres sont de 40 393 écrans aux Etats-Unis, 50 776 en Chine et 11 209 en Inde.

On estime que le prix moyen d’un ticket de cinéma est de 3,03 $ au Nigeria et de 4,5 $ en Afrique du Sud.

De plus, les prix des tickets de cinéma restent loin d’être abordables pour toutes les couches de la population. On estime que le prix moyen d’un ticket de cinéma est de 3,03 $ au Nigeria et de 4,5 $ en Afrique du Sud. Ce, alors que près de la moitié de la population nigériane et près de 23% de la population sud-africaine gagnent moins de 1,9 $ par jour.

Des initiatives prometteuses

Malgré ces défis importants, le cinéma africain a montré quelques bonnes performances. En nombre de sorties réalisées chaque année, le Nigeria est désormais le deuxième producteur mondial de films, après l’Inde. Les productions kényanes, burkinabés, ivoiriennes, ghanéennes ou sénégalaises, sont de plus en plus suivies et sont l’objet d’un véritable intérêt de la part des investisseurs.

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Faire du cinéma l’un des leviers du développement africain.

 

De nombreux films africains se sont déjà distingués en étant nominés aux Oscars et dans plusieurs festivals étrangers, preuve que le cinéma africain peut lui aussi s’exporter. En 2015 par exemple, le film Timbuktu, du réalisateur malien Abderrahmane Sissako, a marqué un grand coup dans l’histoire du cinéma africain en raflant cinq récompenses à la cérémonie des Césars en France, dont les Césars du meilleur film et du meilleur réalisateur.

La multiplication des festivals (FESPACO au Burkina Faso, Festivals de Carthage en Tunisie, les Ecrans Noirs au Cameroun pour ne citer que ceux-là), illustrent l’envie des acteurs africains du 7ème art de mener des réflexions sur l’avenir du secteur et de récompenser les meilleures œuvres du continent. Même si cela reste insuffisant pour répondre à la demande, de nombreux gouvernements ont également essayé de mettre en place des fonds pour promouvoir le cinéma à l’échelle locale.

A titre d’exemple, les autorités béninoises ont mis en place depuis 2014 un Fonds d’appui à la production audiovisuelle (FAPA), ayant pour mission de « promouvoir une production audiovisuelle nationale, qualitative et quantitative, reflétant la vie quotidienne, les attentes et les aspirations des populations béninoises ». En 2010, le président nigérian Goodluck Jonathan avait annoncé un don de plus de 200 millions $ en faveur du cinéma nigérian.

A l’échelle privée, on note également de nouvelles initiatives souvent menées par de grands noms du cinéma africain pour faire rayonner le continent sur la scène mondiale. En 2016, l’acteur hollywoodien de nationalité béninoise, Djimon Hounsou, annonçait ainsi son intention de créer une école de cinéma au Togo et dans d’autres pays africains, pour « former les étudiants cinéastes, tout comme en Europe et aux États-Unis ». Autant d’initiatives qui démontrent l’envie des Africains de faire du cinéma un des vecteurs de leur culture et un nouveau levier de développement.

(Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin)

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