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[Focus] Artisanat Sénégalais : Du talent et des progrès malgré les écueils

Des sachets assemblés pour offrir de beaux objets d’art, des pneus et barils recyclés pour meubler des salons, les artisans sénégalais ont du talent. Ils rivalisent d’ingéniosité, conscients de l’intérêt grandissant des Sénégalais pour leurs œuvres. L’activité, soutiennent-ils, pourrait prendre son envol si les initiatives liées au financement, à la formation et à la formalisation suivent. 

L’expertise sénégalaise accueille tout visiteur de la première édition du Salon Maison et Déco. À l’entrée du pavillon tertiaire du Cices, trône une villa entièrement conçue par de jeunes artisans sénégalais. La porte en métal entrouverte dévoile de jolis carreaux colorés, aux divers croquis enveloppés de bogolan (tissu teint d’une certaine épaisseur venant notamment du Mali). À la place du ciment, ces jeunes talents l’ont joué écolo. Ils ont forgé le bois pour mettre en place les diverses pièces de la maison, une chambre, un salon, les toilettes et les couloirs. Un travail achevé par l’œuvre artistique des peintres qui ont égayé les différentes planches par des dessins et figures. Pour équiper ce « bâtiment », un jeune homme aux dreadlocks est à l’œuvre. Courbé, il installe des fauteuils en velours gris, place des fleurs dont le pot est en bogolan, réajuste une table fabriquée avec le bois de la Casamance. Tout content, il salue l’ingéniosité et l’audace des artisans sénégalais. « Nous avons du talent et un savoir-faire certifié. C’est beau, c’est spectaculaire. Tout dans cette maison est fabriqué au Sénégal. Et au fil des ans, je constate un rush vers les produits locaux car les populations prennent conscience du savoir-faire des artisans sénégalais. Il suffit d’un petit coup de pouce pour que ces talents éclosent », dit Ousmane, serein et concentré sur la décoration d’un salon.

 

 

Une offre diversifiée

 

À deux mètres de la maison témoin, les artisans mettent leur talent à l’œuvre et rivalisent d’ingéniosité à travers l’offre de plusieurs produits. En blouson bleu, Badou vient du département de Mbour. Sous son stand, il présente une armoire et un lit fabriqué grâce au bois de Tambacounda. Dans le secteur de la menuiserie depuis 20 ans, il ne s’intéresse qu’aux produits locaux. « Nous travaillons avec le bois local pour proposer à nos clients des armoires et des lits. Cet ensemble peut coûter entre 800 000 et 1 million FCfa », dit-il, parcourant un album photos retraçant les différentes phases de sa carrière. Dreadlocks au vent, le trentenaire monnaie son talent à Diofior. Il a transformé des pneux ramassés en un salon de cinq pièces. « C’est du solide et c’est moins cher », promeut-il, s’asseyant sur l’une des chaises, la main sur la table. Il ne s’arrête pas là, il va tout au bout de son talent. En plus des meubles, il accroche au dessus des meubles un miroir dont le cadre est fait de résidus de pneus. Pour terminer en beauté, une ouvre d’art représentant un canard décore la table. « Nous avons du talent. Et nous n’abandonnerons jamais, car l’activité est de plus en plus intéressante », soutient-il.

Aujourd’hui, pour Badou, le principal problème, c’est l’accès aux pneus qu’ils sont obligés d’acheter, en raison de la forte demande. Moussa Faye a aussi le savoir-faire au bout des doigts. Habillé d’une chemise en lin et d’une torpédo, il est établi à Somone. Il conçoit divers objets de décoration. Il excelle dans l’originalité dans ses œuvres, en atteste les œuvres exposées sur sa table. L’une est un canard fait de sachets plastiques. Une autre, la représentation d’un pigeon est le fruit d’un montage de bouchons de bouteilles en plastique. C’est son style et il se réjouit de la marche en avant de l’artisanat sénégalais. « À mon avis, l’artisanat sénégalais se développe de plus en plus. J’ai fait plusieurs salons à Ouagadougou, Abidjan et Cotonou. Mon constat est que l’artiste sénégalais jouit d’une belle côte », estime Moussa.  

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SOUMBEDIOUNE, GUEDIAWAYE…

Les villages artisanaux à l’agonie

 

Jadis espace d’attraction et d’exposition du savoir-faire des artisans sénégalais, les villages artisanaux présentent un visage de plus en plus inquiétant. Situé derrière le stade Amadou Barry, celui de Guédiawaye est devenu méconnaissable. Sur place, ce sont des débris de bois issus de la fabrication de tam-tams qui rappellent qu’il s’agit bien d’un village artisanal. S’ils sont nombreux sous une tente, près d’une dizaine, seuls deux sont occupés. Seydou est en train de finir un tam-tam et une statue. C’est avec dépit qu’il explique le calvaire. À l’époque, les commandes s’accumulaient, se souvient-il. « Il nous arrivait même de louer des projecteurs pour travailler tard dans la soirée. Le travail était plaisant. Les touristes venaient en masse, soit pour visiter, soit pour commander. Les lieux étaient animés », se rappelle-t-il d’un air dépité. Une situation qui s’explique selon lui, par l’enclavement du village et le manque d’activités. D’après Aliou qui a passé plus de 15 ans dans ce village, il arrivait, le temps de week-end, que des pensionnaires du village improvisent des spectacles. Entre animation et exposition, chacun y trouvait son compte. Mais aujourd’hui, avec les infrastructures municipales construites sur le site, il n’y a presque plus d’espace, se plaint-il. « Nous ne serons pas surpris d’être déguerpis », alerte-t-il.

 

À Soumbedioune, on se ronge les ongles. Jadis dynamique, ce village artisanal qui flirtait avec la Corniche Ouest est devenu quelconque. Et les raisons ne sont pas à chercher loin, selon cet artisan. Le décor de son stand en dit beaucoup. En plus des objets d’art, il a accroché plusieurs cordes à son arc. Du parfum, des chemises et… des objets d’art garnissent ses étagères. « Depuis que le tunnel a été construit juste devant le village, l’activité est devenue tout simplement morte. Regardez vous-mêmes, il n’y a même plus personnes. Certains sont dans la pêche, d’autres ont préféré s’émigrer », peint-il avec amertume.

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FINANCEMENT, FORMATION, CONCURRENCE

Complaintes à la pelle

 

Moussa Faye ne s’en cache pas. Le savoir-faire ne suffit pas. Il faut des mécanismes d’accompagnement pour s’adapter à l’évolution des choses. « L’accès aux financements constitue toujours un problème. Il faut que l’information passe et que les procédures soient simplifiées et que tout se fasse sans favoritisme », plaide Moussa.

 

Ousseynou Sow embouche la même trompette. À ses yeux, l’Etat doit injecter beaucoup de moyens dans ce secteur pour favoriser la création d’emplois et la compétitivité. Pour lui, financer les jeunes artisans, c’est lutter contre le chômage et participer à la formation d’autres jeunes. Menuisier à Mbour, Badou a formé plus d’une quinzaine de jeunes dans son atelier. À l’en croire, le ministère de tutelle devrait songer à multiplier les offres de formation pour que les menuisiers s’imprègnent des évolutions du métier dans un contexte de développement fulgurant des technologies.

Diarietou, elle, plaide pour une plus importante campagne de formalisation des entreprises pour qu’elles puissent être compétitives. « Les initiatives font foison. Les jeunes lancent des produits tous les jours. L’Etat doit les accompagner dans la formalisation afin qu’ils puissent soumissionner et gagner des marchés s’ils ont les capacités requises », estime Diarietou.

Pour Seydou, même si l’Etat accompagnait avec les meilleurs mécanismes du monde, tant qu’on ne protège pas la production locale, tant que l’Etat lui-même ne donne pas le ton, par exemple en commandant son mobilier de bureau, ses objets de décoration au Sénégal, « il sera difficile de s’en sortir ». D’après lui, sur le marché, les produits importés de Chine et/ou de Dubaï, rivalisent avec la production locale. « Comme ils sont beaucoup moins chers, les clients et même les touristes n’hésitent pas à les acheter », dénonce-t-il.

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BAYE THIAM, ARTISAN À SOKONE

 

Le génie du fer

 

Agé de 42 ans Baye Thiam est un artisan basé à Sokone. Débrouillard et inspiré, il ramasse les métaux et sachets pour en faire des œuvres décoratives, souvent inspirées des espèces d’oiseaux en voie de disparition dans le Delta Saloum. L’autre facette de l’homme est son engagement à faire des handicapés « de grands artisans qui présentent le savoir-faire sénégalais ».

 

Au cœur du Salon Maison et Deco, si Baye Thiam attire l’attention des quelques visiteurs, c’est grâce à son inspiration et l’originalité de ses œuvres. Son stand présente des hérons, des hiboux, des lions en miniatures, une dame portant une calebasse etc. Le hibou est conçu et fabriqué à partir de clés collectionnées. Le héron est le produit de bougies de motos recyclées et habilement placées. Le lion, quant à lui, est fait de métaux jusqu’à la crinière constituée de chaînes de vélos. Chez ce jeune homme au teint noir et à la taille moyenne, rien ne se jette, tout se recycle, tout se valorise d’où son surnom « Baye Thiam Fer ». « Je ne peux pas dépasser un morceau de fer. Je le ramasse automatiquement, c’est un réflexe », rigole-t-il, montrant une photo de lui, au sommet d’un tas d’objets et de pièces de métaux. Artisan, il l’est devenu par la force du destin. Né dans une famille de bijoutiers, il observait ses parents transformer des objets sans valeur en bijoux. « C’est mon père qui a réalisé la clé Sénégambie qui est une œuvre célèbre », souligne-t-il, habillé d’une chemise « Faso Dan Fani », le béret sur la tête. Passionné de d’artisanat, il quitte Dakar en 2014 pour retourner dans son Sokone natal pour démarrer son entreprise. « J’ai galèré au début. Je prenais le temps de parcourir les rues pour ramasser des métaux pour ensuite réaliser les œuvres. J’entendais les gens dire que je me fatigue pour rien car seuls les touristes sont intéressés par mes produits », se souvient-il, d’une voix émue. Au fil du temps, la passion a été déterminante, l’activité est consolidée et ses œuvres sont courues. « À chaque fois que je participe à un salon, les œuvres sont très sollicitées grâce au recyclage des objets qui auraient pu gêner s’ils n’étaient pas valorisés », insiste-t-il. Son art empreint du savoir-faire sénégalais lui a permis de parcourir le territoire national et de visiter des pays de la sous-région. « J’ai participé à des expositions à deux reprises au Fespaco au Burkina Faso, au Bénin, au Mali, en Côte d’Ivoire. Et l’expertise sénégalaise est bien appréciée », explique Baye Thiam. L’autre vocation de son art, est de représenter les espèces d’oiseaux menacés de disparition dans le Delta du Saloum, pour alerter.

 

« L’inspiration n’a pas de prix »

 

Ses œuvres surtout les miniatures sont achetées par les touristes. Et souvent les prix ne sont pas fixes car, souligne-t-il, « l’imagination n’a pas de prix ». « Certains, séduits par l’œuvre peuvent payer le double. Donc ça dépend de la valeur aux yeux du client. Mais les objets en miniature sont généralement vendus à 15 000 FCfa voire plus », explique-t-il. Aujourd’hui, l’artisan de 42 ans veut continuer à produire des œuvres afin de valoriser l’expertise sénégalaise. Cependant, dit-il, il lui faut des moyens conséquents. D’où la nécessité de bénéficier d’accompagnement financier. « J’entends beaucoup parler de financements destinés aux artisans mais je n’en ai jamais bénéficié. Je souhaite vraiment être appuyé pour briller sur la scène internationale et faire rayonner le savoir-faire sénégalais », appelle-t-il.

 

Baye Thiam est engagé dans la formation. Il a décidé depuis quelques années d’initier les handicapés de Sokone à l’artisanat, à travers deux cours par semaine. Une initiative qu’il souhaite élargir pour favoriser leur réintégration socio-économique. « Je suis contre la mendicité ou la mise à l’écart des handicapés. Ils font partie de la société. C’est pourquoi j’ai décidé de m’approcher du centre social pour partager mes connaissances, mon talent et mes expériences avec les handicapés », dit-il, déterminé à mettre son art et son savoir-faire au service de la communauté.

 

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PAPA HAMADY NDAO, DIRECTEUR DE L’AGENCE POUR LA PROMOTION ET LE DÉVELOPPEMENT DE L’ARTISANAT

 

« Nous avons l’ambition de labéliser l’artisanat sénégalais »

 

Dans cet entretien, le directeur de l’Agence pour la promotion et le développement de l’Artisanat (Apda), Papa Ndao, revient sur les programmes de l’Etat en termes de formation, d’accès au financement et de formalisation. Pour lui, l’ambition est de labéliser l’artisanat sénégalais.

 

Le Salon Maison et Déco organisé le mois dernier a montré une fois de plus, le talent des artisans sénégalais. Comment avez-vous vécu cet événement organisée par votre structure ?

 

L’idée d’organiser un salon dans le domaine de la construction et de la décoration d’intérieur comme d’extérieur, nous est venue d’un souci de matérialiser la directive du chef de l’Etat nous invitant à accentuer la promotion du consommer sénégalais par le conncept : produire et consommer local. En effet, ce sont des dizaines de milliards de francs Cfa qui sont, chaque année, versés dans les marchés du monde, européens, asiatiques du moyen orient entre autres pour l’achat de matériels de construction, de meubles et de produits de décoration. En attendant de pouvoir inverser cette tendance en exportant vers ces pays, nous pouvons quand même consommer ce que nous produisons. Étant donné que nos artisans ont fait beaucoup d’efforts en réponse aux multiples critiques reçues sur le renouvellement des designs, sur la finition, sur la modernisation des accessoires etc.  Étant donné que le sénégalais ne croit qu’à ce qu’il voit, il fallait organiser un tel salon pour leur montrer que c’était possible de construire, d’équiper et de décorer sa maison en alliant beauté et qualité avec des produits venant de chez nous. C’est ce que nous avons réussi en construisant des briques jusqu’au tapis, une villa témoin 100% sénégalais en quinze jours.

 

Ils ont du talent certes, mais la plupart de ces artisans regrettent l’insuffisance de financements pour développer leurs activités. Comment répondre à ces attentes ?

 

Oui la question du financement de l’artisanat pour ne pas me limiter à l’entreprise artisanale est essentielle dans la stratégie nationale de developpement du secteur. Il nous faudra financer ou attirer le financement de   l’implantation d’instruments de soutien au secteur comme des tanneries modernes, des unités production textiles des comptoirs d’or des zones de productions artisanales (nous en avons implanter un à Mbour qui est en phase de finition). Les entreprises artisanales ont elles aussi besoin de financement pour pouvoir acquérir le matériel adéquat qui leur permettront d’être compétitives.  Récemment, en Conseil des ministres, le chef de l’Etat a rappelé la nécessité d’une ligne spécifique de financement pour les filières émergentes, il a mis l’accent sur les cuirs et peaux. Au-delà de cette filière, le Salon Maison et Déco a mis en lumière d’autres filières émergentes notamment la fabrication de briques, de sanitaires à partir de terre cuite, de produits de récupération à partir de canettes de boisson, des cornes de bœuf qui ne servaient plus et qui ont été récupérés et travaillés pour devenir des produits à forte valeur ajoutée, créateurs de richesses.

 

L’autre forte demande est la formation afin qu’ils soient compétitifs à l’échelle internationale. Quelles sont les initiatives dans ce sens ?

 

Former, toujours former est notre crédo. La formation est au début de l’activité artisanale. En ce qui nous concerne, nous avons une direction forte de la formation qui déroule en permanence des sessions de formation dans tous le pays et dans toutes les filières. En ce moment précis nous sommes en partenariat avec le Centre de Formation Artisanal de Dakar (Cfad) pour des sessions de formations de maitres artisans dans des filières comme la bijouterie et les cuirs et peaux en rapport avec les chambres de métiers. Nos artisans ont aussi besoin d’expertise universelle pour être compétitifs raison pour laquelle nous avons mis en place un partenariat de compagnonnage artisanal avec le Cma de France dans lequel des experts français vont former des centaines de maîtres artisans dans des domaines spécifiques de la production. Je rappelle que les maitres artisans des trois régions du sud ont été formés à travailler les contre plaqués « laminé, bakélisé » afin de créer l’alternative crédible du bois massif. La formation est continue dans les ateliers des entreprises artisanales et aussi dans nos espaces de services aux métiers.

 

Le caractère informel de plusieurs entreprises constitue un frein à l’accès à la commande publique. Comment résoudre cette équation ?

 

La formalisation des entreprises artisanales est un aspect qui est dans la dénomination du ministère par le vocable transformation du secteur informel. Elle est aussi une de nos missions. La formalisation est une mise en norme sur le plan juridique, comptable, ressources humaines, organisation de l’entreprise. Nous accompagnons les entreprises artisanales avec des structures partenaires comme l’Oqsf, à se conformer. Effectivement la formalisation est liée à la commande publique en ce sens qu’elle permet aux entreprises artisanales d’y etre éligibles et de pouvoir bénéficier des avantages de ce statut. Mieux, nous avons l’ambition de labéliser l’artisanat sénégalais à travers un parcours de validation du produit tenu par des jurys d’experts, au sortir du quel le produit qualifié, sera estampillé « Artisanat du sénègal ». Et la labélisation comporte un double intérêt.  Elle engendre la formalisation de l’entreprise productrice et comporte en son sein une démarche qualité. Maintenant, il y a d’autres mesures qui ne dépendent pas de nous et qui inciteraient les artisans à se formaliser comme une fiscalité spécifique, une comptabilité simplifiée, des exonérations douanières sur le matériel par exemple.

 LESOLEIL

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