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Campagne agricole, commercialisation, horticulture, engrais… : Les vérités du ministre de l’Agriculture Pr Moussa Baldé

Après une campagne agricole moins productive que l’an passé, s’ouvre, ce jeudi 25 novembre, la période de commercialisation avec ses moments de débats et de polémiques qui, aux yeux du ministre de l’Agriculture et de l’Equipement rural, ne se justifient nullement. Sans faux-fuyants, le Pr Moussa Baldé pose un diagnostic holistique sur l’agriculture sénégalaise et explique, avec force arguments, la baisse de 3 % de la production céréalière qui, sans les mesures prises par le Gouvernement en amont, aurait pu être plus accentuée selon lui.

Le Cilss, la Fao et le Pam ont produit un avis sur le déroulement de la campagne agricole 2021-2022. Quelles sont vos appréciations sur ce rapport ?

Chaque année, pareille période, nous recevons les résultats de l’enquête de la Direction de l’analyse et des prévisions des statistiques agricoles (Dapsa) du Ministère de l’Agriculture. Des données qui font ensuite l’objet d’une analyse avec nos partenaires que sont la Fao, le Cilss et le Pam avant d’être validées. C’est dans ce cadre que s’inscrit cette mission conjointe. Ces résultats validés nous donnent les prévisions de production.

Donc si on vous comprend bien, c’est sur la base d’une enquête menée par la Dapsa que ces partenaires du Sénégal analysent la campagne agricole ?

Effectivement. Ils valident la méthode qui, au finish, nous permet de faire les prévisions de production.

Le principal enseignement de cet avis, c’est qu’il y aura une baisse des rendements de l’ordre de 3 % due notamment à plusieurs facteurs. Quelle lecture vous en faites-vous ?

Il faut avoir deux niveaux de comparaison. Si nous comparons l’hivernage 2021 à celui de 2020, nous constatons qu’il est beaucoup moins pluvieux. La preuve, cette année, le record de cumul de pluviométrie que nous avons eu, c’est à Sédhiou et à Kolda, pour à peu près 1200 mm. L’année dernière, nous étions au-dessus de 2000 mm. Mais il y a lieu de préciser qu’un bon hivernage, ce n’est pas un cumul. D’ailleurs, l’excès de pluviométrie n’est pas souhaitable parfois. Par exemple, l’an passé, cela avait créé beaucoup de problèmes dans certaines zones. Donc d’un bon cumul, il faut avoir une bonne répartition dans le temps et dans l’espace de la pluviométrie. Cette année, c’est à ce niveau que nous avons eu quelques difficultés. En effet, au début de l’hivernage, nous avons observé des pauses pluviométriques qui ont presque duré 20 jours dans certaines régions, en particulier au nord du pays. Du coup, il y a eu au moins quatre vagues de semis contrairement à l’année dernière où nous avions eu une seule vague de semis, donc des cultures homogènes partout. Heureusement que l’hivernage de cette année ne s’est pas arrêté brutalement. Les pluies ont continué jusqu’à fin octobre dans certaines régions. Ce qui a permis de sauver les semis. Mais évidemment, quand on sème au mois de juin, ce n’est pas pareil lorsqu’on sème au mois d’août en termes de rendements. Ce qui a probablement amené une diminution des rendements et donc une baisse de la production par rapport à l’année dernière.

Force est de reconnaître cependant qu’une bonne pluviométrie même bien répartie dans le temps et dans l’espace n’est pas gage d’une bonne campagne agricole. Alors, quelles sont les mesures majeures prises par votre département pour au moins minimiser les baisses de rendements ?

Comme je l’ai déjà évoqué, nous avons été moins gâté cette année en termes de pluviométrie. Pour la mise en place des intrants, dès le mois de mars 2021, le budget pour la campagne agricole était connu. Donc, le Ministère de l’Agriculture et de l’Equipement rural ne devait pas faire moins par rapport à la campagne précédente dont le budget était le même. Nous avons donc essayé de faire au moins autant que l’année dernière. Et grâce à des programmes que nous avons initiés avec la Der notamment, nous avons pu mettre en place plus de 120 tracteurs neufs dans le monde rural, sans compter le petit matériel dont le Président de la République avait lancé la distribution. Nous avons aussi mis au moins 6000 unités de matériels attelés à la disposition des paysans. A cela, s’ajoute l’effort consenti pour avoir beaucoup plus de semences que la campagne précédente. Pour y arriver, nous avons éliminé la subvention à 100 % pour le riz et diminué le volume de niébé que nous distribuions.  Cette rationalisation nous a permis d’avoir plus de semences d’arachide mais aussi d’augmenter les quantités d’engrais. Cette option nous a permis de tenir le choc sur la hausse du prix de l’engrais qui a augmenté de manière exponentielle. Donc à l’arrivée, en matière de mise en place des intrants, nous avons fait au moins la même chose que l’année dernière. En définitive, la seule chose qui peut justifier un peu cette baisse de rendements, c’est la répartition de la pluviométrie avec les pauses en début d’hivernage.

Donc sans les mesures prises, on aurait pu avoir une plus grande baisse des rendements ?

Tout à fait. Nous avons le même budget que l’an passé et nous avons eu plus de matériels agricoles, donc nous étions dans une configuration meilleure. L’accent a été mis sur les rendements, d’où le volume d’engrais distribué. En effet, malgré l’augmentation du prix de l’engrais, nous avons pu quand même mettre la même quantité d’engrais. Et pour la première fois, le Président de la République nous a autorisé à prendre 10 % du budget de l’engrais pour faire de l’engrais bio. Ce qui nous a permis de fertiliser plus de 100 000 hectares de riz pluvial. Ainsi, les rendements de la production de riz pluvial ont augmenté. Ce qui nous permis de tenir le choc par rapport à la baisse de la production du mil ou du sorgho. Finalement la production céréalière n’a baissé que de 3 %.

Malgré tout, on a entendu des complaintes d’agriculteurs dénonçant le retard dans la livraison de l’engrais. Comment ce problème a-t-il été géré par votre département et comment faire pour ne plus revivre cette situation ?

Ce qui s’est passé, c’est que les prix de l’engrais ont subitement augmenté pour plusieurs raisons liées à l’environnement international. Par exemple, le prix du fret maritime a été multiplié par quatre. Il y avait même une pénurie d’engrais au niveau mondial. Et comme je vous l’ai dit, nous avions déjà rationalisé notre budget pour augmenter l’engrais. Au finish, nous n’avons pas pu le faire mais nous avons pu au moins faire la même chose que l’année dernière. En ce qui concerne l’engrais de l’arachide par exemple, il n’y a pas eu vraiment de retard. Nous avons même mis plus d’engrais que l’année dernière. Là où nous avons eu des difficultés, c’est sur l’engrais du maïs. Il a fallu que les Ics s’y mettent vraiment pour que nous puissions régulariser. Nous avons essayé de faire le maximum que nous pouvions et au final nous avons eu quand même un taux de mise en place des intrants au-dessus de 80 %, ce qui est bien pour cette année exceptionnelle où tous les pays du monde ont eu des problèmes pour la mise en place des engrais.

Dans un contexte de pénurie mondiale et de renchérissement des prix, comment se fait-il alors que les Ics exportent une partie de leur production dans la sous-région au moment où le paysan Sénégalais peine à avoir de l’engrais ?

Nous avions discuté avec les Ics au mois de mars. Et comme les prix continuaient à augmenter, nous leur avons dit qu’il fallait qu’on s’entende sur un prix, peut-être moins compétitif que le prix à l’international. Le problème qui s’est posé, c’est que les Ics n’avaient pas de stocks parce qu’ils ont continué effectivement à exporter jusqu’au mois d’avril. Quand nous les avons interpellés, leur argumentaire a été de dire que, d’habitude, ils stockent mais puisque les opérateurs ont le droit d’importer et ne sont pas obligés d’acheter chez eux, ils ont préféré rester prudents en stockant moins jusqu’à savoir ceux qui seraient leurs clients. Maintenant, à partir du mois de janvier prochain, nous allons travailler avec tous les acteurs pour éviter ce qui s’est passé dernièrement.  Nous ferons tout pour que le stock d’engrais Npk dont a besoin le Sénégal pour sa campagne d’hivernage soit disponible au plus tard le 31 mai.

Lors du dernier Conseil des ministres, le prix plancher de l’arachide a été arrêté à 250 Fcfa le kg et la date de démarrage de la commercialisation fixée au 25 novembre. Mais on a l’impression que, chaque année, en ce qui concerne l’arachide, on est dans un éternel recommencement avec les mêmes débats et polémiques. Comment dépasser tout cela ?

Nous ne pourrons pas éviter les polémiques pour une raison simple : les gens ont envie de polémiquer. Ils polémiquent sur des sujets dont ils sont sûrs qu’ils ne maitrisent pas. Quand j’entends quelqu’un dire ‘’non personne ne va vendre à 250 Fcfa, nous allons vendre à 400 Fcfa ‘’, mais ce n’est pas un débat. Nous avons bien notifié que les 250 Fcfa, c’est un prix plancher. Dès lors, ce n’est pas utile de dire qu’on ne vendrait pas à 250 Fcfa. Donc, toutes ces polémiques sont artificielles, organisées et ne servent à rien. Chaque année, on nous prédit un échec de la campagne. En vain. L’année dernière, nous avons eu la plus grosse collecte officielle depuis que le Sénégal existe, plus de 700.000 tonnes. Le monde rural a engrangé 216 milliards de Fcfa, c’est vérifiable. Au niveau du Port de Dakar, les exportateurs ont versé 9 milliards de Fcfa de taxes et ils ont sans doute mis 150 milliards de Fcfa dans le monde rural.

Il faut reconnaître quand même que, l’année dernière, il y a eu des tergiversations par rapport aux exportations de l’arachide. Tantôt on ouvre le marché, tantôt on le ferme et finalement on ne savait plus où donner de la tête…

En fait, c’est une question de régulation et c’est notre rôle de le faire. Nous avons réuni les acteurs pendant un mois et ils ne sont pas tombés d’accord. Chacun veut garder ses avantages. Dans ce cas, le rôle de l’Etat c’est d’organiser et de réguler. Premier objectif de la campagne de commercialisation : sauvegarde du capital semencier. Nous ferons donc tout pour que les semences du Sénégal restent au Sénégal. Cette année nous en avons prévu 75 000 tonnes mais en moyenne nous demandons aux stockeurs de réserver au moins 100.000 tonnes. L’année dernière, ils ont stocké plus de 120.000 tonnes. Deuxième objectif : tout producteur qui dispose d’arachide et qui veut les vendre doit pouvoir le faire à temps et avoir du cash, c’est-à-dire qu’il n’y ait pas de bons impayés. Troisième objectif : faire en sortes que les huiliers améliorent leurs collectes. Quatrième objectif : exporter pour que le Sénégal et les exportateurs gagnent de l’argent.

Les producteurs vont être contents avec ce prix plancher, mais ce n’est pas sûr que les huiliers, le seront si l’on sait qu’ils risquent de ne pas pouvoir s’aligner sur ce prix. Du moins si l’on se fie à leurs complaintes de l’année dernière…

Quand les acteurs se sont réunis, les huiliers ont même proposé à ce que le prix plancher puisse être à 270 Fcfa. Cela veut dire que, par rapport l’an passé, ils se sont préparés.

Donc tout leur problème était lié à un manque de préparation ?

Nous pouvons le dire parce que, avant, il y avait un protocole qui les liait à l’Etat et qui n’existe plus depuis que je suis arrivé en 2019. Ce protocole disait que le prix plancher, quand il est fixé, les huiliers pouvaient acheter avec ce prix-là mais à la fin de la campagne, sur la base du prix de l’huile brute à l’international, on devait rembourser la différence aux huiliers si jamais ils devaient perdre. Cela les protégeait définitivement. Quand je suis arrivé, j’ai dénoncé ce protocole. Maintenant, les huiliers sont dans la compétition.

Ce protocole avec les huiliers coûtait combien à l’Etat du Sénégal ?

Il coûtait 32 milliards de Fcfa à l’Etat en trois ans. A mon arrivée en 2019, j’ai fait une campagne agricole qui n’a rien coûté à l’Etat du Sénégal parce que nous avons dénoncé le protocole. L’année dernière, la campagne, en termes de taxes, a rapporté à l’Etat du Sénégal 9 milliards de Fcfa. Les paysans étaient contents et nous avons préservé notre capital semencier.

Mais dans tout ça, vous ne pensez pas qu’une réforme profonde, notamment du secteur de l’arachide, serait nécessaire ?

Tout dépendra de ce que l’on veut. Ma conviction est qu’il faut toujours améliorer. J’aime bien les producteurs de pastèque parce que c’est une filière qui est indépendante. Maintenant, pour l’arachide, l’idéal c’est d’aller vers une situation où l’interprofession s’organise pour gérer sa filière. C’est des efforts que nous devrions faire et nous devrions pouvoir y arriver.

Le Sénégal pourrait-il un jour se débarrasser de la tyrannie de l’arachide ? Tyrannie, parce que c’est l’arachide qui imprime le rythme de la campagne agricole…

Cette tyrannie est artificielle. En fait, les acteurs de la filière arachide sont plus nombreux. Ils ont donc une voix plus audible parce qu’il y a des gens qui sont syndiqués autour de l’arachide. Sinon, vous vous rendez compte que la production de pastèque est au même niveau quasiment que celui de l’arachide.

Sauf que l’arachide, M. le Ministre, est une culture de rente, qui charrie une dimension socioculturelle au Sénégal. Preuve en est, c’est la seule spéculation dont le sort est décidé en Conseil des ministres, je veux parler de la fixation de son prix…

C’est que l’arachide est entrée dans l’Adn de notre économie agricole. Une des reformes que nous devrions engager, c’est de faire en sorte que lorsque le prix de l’arachide est fixé que l’Etat ne soit pas présent. Cela aiderait peut-être à ne plus y mêler le gouvernement. Quand j’entends les producteurs dire qu’ils ne veulent plus des subventions pour pouvoir être indépendants, je dis très bien, l’idéal serait même qu’ils puissent fixer eux-mêmes leur prix et fassent leur marché.

Un sous-secteur en pleine croissance, c’est l’horticulture. Mais cette année, elle a été confrontée à un problème de commercialisation, notamment de l’oignon, un de ses produits phares. Certains acteurs expliquent cette mévente par l’arrivée massive des agrobusiness. Comment faire cohabiter agrobusiness et petits producteurs au bénéfice des deux ?

Ce qui serait bien déjà, et le Président de la République a déjà donné des instructions et des moyens au Ministère du Commerce, c’est de permettre aux petits producteurs de pouvoir stocker, de ne pas avoir à déverser en même temps toute leur production sur le marché. Si toute la production arrive en même temps sur le marché, forcément il y aura mévente. Donc c’est une première étape qui doit pouvoir être franchie. C’est une question de régulation. Donc il faut augmenter les chambres froides, les silos et magasins de stockage.

Au-delà d tout cela, comment votre département compte-t-il pérenniser les bons résultats de l’horticulture ?

Dans le cadre du PAP2A, nous avons un programme destiné à l’horticulture pour permettre à cette filière d’exporter le maximum. Un des avantages de la filière horticole, c’est que nous exportons maintenant plus de 100.000 tonnes de fruits et légumes vers l’Union Européenne. Donc il faut d’abord augmenter ce quota et c’est possible. Et ensuite réguler, faire en sorte que les horticulteurs, les producteurs, puissent écouler 12 mois sur 12 leur production en ayant de bons magasins de stockage, de bonnes chambres froides.

Depuis quelques années, on entend moins parler du Programme national d’autosuffisance en riz (Pnar). L’offensive sur le riz se serait-elle émoussée ?

Non pourtant. On en parle moins certes, mais les résultats sont toujours là. Notre production de riz, cette année, a augmenté notamment le pluvial. On est à 1,4 million de tonnes. Donc, nous sommes dans un système, comme le dit le Chef de l’Etat, où on stagne. Nous sommes en train de travailler depuis que je suis à la tête du Ministère pour voir comment faire la dernière étape et Incha Allah, avec la mécanisation, nous y parviendrons. Dans le cadre de la lutte anti-aviaire par exemple, nous avons acquis un hélicoptère qui est déjà fonctionnel. C’est pourquoi nous avons moins entendu parler d’oiseaux granivores dans la Vallée du Fleuve Sénégal. Sans compter la bonne mutualisation des forces avec la Mauritanie. Tous ces aspects nous fondent à croire que nous allons progresser. Plus la recherche où l’Isra a mis en place des variétés qui marchent bien sur le plateau, qui ont beaucoup plus de rendements et il y a même de nouvelles variétés qui seront adaptées aux zones salées. Ce qui veut dire qu’on doit pouvoir continuer à faire du riz sur plus d’espace et donc plus de possibilités d’atteindre nos résultats.

Au-delà des filières classiques, quelle est la spéculation qui, aujourd’hui, mobilise votre attention ?

La filière manioc peut être une filière très intéressante pour le Sénégal. Parce qu’elle demande moins d’eau, donc très adaptée au changement climatique. En plus, elle a un avantage, c’est que le magasin de stockage c’est le champ. C’est-à-dire que tant qu’on ne déterre pas le manioc, il ne se gâte pas. Donc le producteur décide lui-même de vendre sa production selon son calendrier. C’est une filière formidable.

Sauf que les gens ne mangent pas tous les jours le manioc, ce n’est pas un aliment de base des Sénégalais…

Oui mais dans notre sous-région, le manioc est très célèbre. Les gens pensent que les Belges et les Européens mangent des frites depuis l’éternité, c’est faux. Cette habitude alimentaire s’est développée après la Deuxième Guerre mondiale. Pour dire que les habitudes alimentaires changent suivant les contextes et l’environnement. Je suis presque sûr que, ce ne serait pas pour notre génération, mais pour les générations à venir le changement d’habitude alimentaire sera une obligation.

(LESOLEIL)

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