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À quoi a servi le Forum mondial de l’eau?

Le Forum mondial de l’eau s’achève ce samedi dans la capitale sénégalaise. C’était une première en Afrique sub-saharienne depuis la création, en 1997, du plus grand évènement lié à l’eau dans le monde. Vendredi, une déclaration s’est conclue sur un appel à garantir le droit d’accès à l’eau et à l’assainissement pour tous. En parallèle, se tenait un Forum alternatif mondial de l’eau, une dissidence du premier dont elle refuse l’approche économiste. 

À répéter les constats d’inégalité de l’accès à l’eau

Organisé au Centre international de conférences Abdou-Diouf à Diamniadio, à près d’une heure de Dakar, la 9e édition du Forum mondial de l’eau (FME) s’est ouverte lundi 21 mars par le rappel des faits, sans surprise alarmants, de Macky Sall, le président sénégalais : « La raréfaction des ressources hydriques et la dégradation de l’environnement continuent de s’aggraver », a-t-il commencé. « Deux personnes sur cinq vivent dans une région ou l’eau est rare. » Et c’est un fait que l’eau douce, à profusion dans les sous-sol, n’est pas autant manquante que mal répartie sur la Terre.

Mal répartie également, la corvée d’eau dans les foyers : « Les femmes et les filles passent plus de 200 millions d’heures par jour, à chercher de l’eau », a résumé le chef de l’État. « 2,1 milliards de personnes sont contraintes de consommer de l’eau polluée et 80 % des eaux sont rejetées dans la nature sans aucun traitement, mettant en péril la santé et la vie de 4,5 milliards d’individus », a-t-il encore égrainé. « Tout laisse croire que si rien n’est fait, la situation ira de mal en pis, en raison de la pression démographique, de l’urbanisation rapide et d’activités industrielles polluantes ».

Si le Forum est mondial, il était clairement centré sur le continent hôte, qui est le plus affecté par le manque d’accès à l’eau et le réchauffement climatique. Cumulés, ces deux fléaux sont « un risque pour la paix et le développement », thème de ce rendez-vous. En témoigne, au-delà du cas du Sahel, l’importance réservée à la question moins connue des bassins d’eau douce transfrontaliers africains, comme celui du fleuve Sénégal ou du fleuve Gambie. Signes de l’importance de leur stabilité, la déclaration finale fait mention des « organismes de bassin » qui les administrent, telle que l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal. Elle appelle à « soutenir leurs efforts pour la gestion inclusive, durable et intégrée des ressources en eau. » « Au-delà de la gestion de l’eau, l’OMVS est un excellent exemple à la fois d’organisation qui garantit la paix, dans une zone un peu compliquée et le développement des zones rurales », complète pour RFI Patrick Lavarde, co-président du Forum.

Environ 8000 personnes et 1000 institutions ont fait le déplacement, se sont félicités les organisateurs, malgré les difficultés posées par le contexte sanitaire. Les précédentes éditions ont pu attirer plusieurs dizaines de milliers de participants.

À faire émerger des pistes d’action

Cette semaine de travaux a accouché, vendredi 25 mars, d’une « déclaration de Dakar ». De ce « Blue deal » découlent cinq axes comprenant quelques allusions notables : l’importance du droit humanitaire pour « la protection des systèmes d’adduction d’eau et d’assainissement », ce que réclamait le CICR sur RFI en début de semaine ; « mobiliser les finances publiques » comme celles des « partenariats de développement » pour « créer des emplois « bleus » et « verts » en faveur des jeunes, des femmes et du monde rural » ; « encourager les investissements du secteur privé » ; « promouvoir la gestion transparente, efficiente et inclusive des services d’eau ». Un accent particulier a été mis sur l’importance de l’accès à l’eau dans l’environnement rural ainsi que l’enjeu de la réutilisation des eaux usées.

Des termes généraux et diplomatiques qui cachent de vraies réalités, gommées dans le texte par l’art du compromis. Et si les mots « durable » (cinq fois), « responsable » ou encore « utilisation rationnelle » figurent en bonne place, celui de « sobriété » brille par son absence. Aujourd’hui focalisée sur l’énergie en raison de la guerre en Ukraine, la nécessité de cette frugalité chère à Pierre Rabhi doit s’imposer pourtant à toutes les ressources, rappellent de plus en plus souvent les climatologues, et l’eau n’y coupe pas.

Le bilan du Forum de l’eau n’ira guère au-delà de ces voeux et déclarations d’intention. Cet espace non étatique ne produit rien de décisionnel au rang politique, même si un sommet ministériel s’est tenu comme à chaque édition. De surcroit, les deux sommets des chefs d’État annoncés à l’occasion du Forum n’ont pas eu lieu, rappellent des ONG françaises, particulièrement frustrées [lire encadré ci-dessous]. L’idée de mettre sur pieds un « Fonds bleu », comme il en existe déjà un « Vert » a été émise. Le Conseil mondial de l’eau demande par ailleurs l’inscription dans toutes les Constitutions des pays d’un droit à l’eau et que celui-ci devienne opposable, « l’annulation de la dette de l’eau pour les États et collectivités » les plus pauvres, à condition toutefois de « réinvestissements immédiats »,

Le Forum de l’eau est l’un des jalons préparatoires de la deuxième conférence intergouvernementale de l’ONU consacrée à l’eau depuis celle de Mar del Plata… en 1977. Elle aura lieu dans un an et devrait concentrer de réelles attentes.

Favoriser les échanges entre acteurs…

Le principal intérêt de ce Forum réside dans son aspect multi-sectoriel. Le monde de la recherche en particulier occupe une place charnière lors de ces grands moments consacrés aux thèmes environnementaux. Des partenariats publics-privés se nouent, des projets associatifs se dessinent ou s’actent, des rapprochements d’organismes inter-régionaux s’opèrent et s’annoncent. C’est le cas de cette improbable collaboration entre une petite entreprise sénégalaise de phyto-épuration et le HCR, l’agence de l’ONU pour les réfugiés, présentée lors du forum, par la médiation d’un troisième acteur, l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Un quatrième, l’agence américaine USAID, a à cette occasion fait savoir qu’elle souhaite appliquer et financer cette activité dans les quartiers difficiles.

Le chercheur Didier Orange de cet organisme public français a piloté plusieurs sessions thématiques : « De mon point de vue de chercheur, ce forum a été une formidable opportunité pour porter mon plaidoyer, celui des solutions basés sur la nature pour produire de l’eau adaptées aux usages. On n’a pas besoin d’une eau potable pour faire du maraîchage. Mais cela veut dire décentraliser les réseaux de distribution plus localement. »

… mais à quel prix ?

Cependant, ce grand raout de l’eau n’est pas gratuit (sauf pour les médias). Pour l’Etat sénégalais d’abord, qui a versé plusieurs millions d’euros au Conseil mondial de l’eau pour co-organiser ce forum. Les participants sont également mis à contribution. L’organisation a beau jeu de rappeler que les tarifs sont adaptés et que certaines catégories comme la « jeunesse » ou « le monde rural » ont des « facilités », le tarif reste « prohibitif », grince Sandra Métayer, coordinatrice de la Coalition Eau, principale fédération d’ONG françaises du secteur. Ce cadre de banque espagnol basé en Afrique de l’ouest n’en revient toujours pas : « Mon entreprise paie mon entrée 250 euros par jour », souffle-t-il. La Coalition Eau a financé la participation de 16 ONG ouest-africaines, entrée et logistique comprises. Son budget pour Dakar 2022 s’élève à 40 000 euros. « Le sponsorship pour accompagner ceux qui en ont besoin est un échec. Il n’a été ouvert que 2,5 semaines avant le Forum et pendant cinq jours seulement », regrette Sandra Métayer.

Maintenir… « une autre vision de l’eau »

« Un forum doit être un espace de liberté et d’entrée libre », tacle Mamadou Mignane Diouf, le coordinateur du Forum alternatif mondial de l’eau (Fame) qui était lui basé, au centre de la capitale. Le Fame a clôturé ses travaux ce samedi matin. Lui aussi demande l’accès à l’eau comme droit dans les Constitutions nationales. Il s’agit, dit le secrétaire du Front social sénégalais, de « protéger les populations indigentes qui n’ont pas tout le temps les moyens de payer des factures salées dans les banlieues de Dakar, de Yaoundé ou Kinshasa ». Il demande aussi « l’arrimage » du Forum officiel aux Nations unies pour qu’il ne soit plus « une association de droit français ».

« Une autre façon de gérer l’eau », c’est ce que sont venues porter la Colombienne Marcella Olivera et la Bolivienne Lina Mondragon, membres de l’ONG Blue Planet Project. « À Cochabamba, raconte la première, 60% de la population reçoit de l’eau par des communautés, les autres de l’État. En Colombie, près de 22 000 communautés gèrent elles-mêmes leur approvisionnement en eau et ce modèle communautaire fonctionne ainsi partout en Amérique latine. Il y a d’autres façons de gérer l’eau et nous devons les respecter. Nous n’avons pas à choisir entre le modèle étatique et le modèle privé libéral. » Selon les estimations de la Confédération latino-américaine des services d’eau et d’assainissement, 145 000 organisations communautaires fournissent de l’eau à environ 70 millions de personnes.

« Nous n’avons pas la même vision liée de l’eau ni les mêmes objectifs, conclut Mamadou Mignane Diouf. Pour nous, l’eau est un bien commun à l’humanité, elle n’appartient à personne. Sa gouvernance doit être participative et communale, pas contractuelle et privative. Est-ce que nous voulons une gouvernance qui prenne l’eau comme une marchandise, source de profits ? »

« Le Forum, dans sa dimension politique, ne répond pas du tout aux défis du moment »

Quatre questions à Sandra Métayer, coordinatrice de la Coalition eau, qui fédère 30 ONG françaises. L’organisation est présente dans les deux forums.

RFI : Quel bilan dressez-vous de cette édition de Dakar ?

Sandra Métayer : Les discours abordaient bien les grands enjeux. Mais ce ne sont que des discours. Les constats, c’est important, mais on les connaît. C’est donc d’abord la déception qui domine. On devait avoir deux sommets de chefs d’État annoncés : un sommet mondial sur l’eau et un sommet extraordinaire de l’Union africaine, présidé par le Sénégal. Aucun n’a eu lieu. Manque d’organisation ? Manque de volonté politique ? Aucune raison non plus n’a été donnée. Les autres États n’ont en tout cas pas vu le Forum comme un moment majeur. Cela fait que ce Forum, dans sa dimension politique, ne répond pas du tout aux défis du moment. Cela reste difficile de mobiliser sur cette question de l’eau.

Il n’y a vraiment rien à en tirer ?

Si, le Forum est intéressant car c’est un espace multi-acteurs. Pour nous, organisations c’est important d’être là. Des choses se font, mais en bilatéral.

Comment l’expliquer, alors que l’eau touche à peu près à tous les sujets ?

C’est peut-être pour cela : tous les portefeuilles ministériels sont à un moment liés à cette ressource.

Mais pendant longtemps, l’eau a été considérée d’un point de vue uniquement local. Le mot « eau » ne figure même pas dans l’accord de Paris, alors que les premiers effets du changement climatique sont le trop d’eau et le pas assez d’eau.

Cette ressource n’a pas de frontière. C’est un sujet si vaste qu’elle est partout et du coup, elle est nulle part : sur les 32 agences de l’ONU, aucune n’est entièrement dévolue à l’eau. Il n’y a pas d’espace politique intergouvernemental pour elle. Le mécanisme ONU-Eau est faible car elle n’a qu’une mission de coordination des autres agences. Le problème vient aussi des pays bien pourvus en ressources qui ne souhaitent pas que les choses changent. Ils veulent diminuer les ambitions de la prochaine assemblée intergouvernementale de l’ONU l’année prochaine.

Que demandez-vous ?

Que la conférence de l’ONU aboutisse à la création d’un mécanisme qui mette en place un rendez-vous régulier intergouvernemental. On sait que sur 195 États, 107 ne vont pas atteindre les objectifs de développement durable et vingt sont même en régression. Pourtant, on les a entendus, les cris d’alerte. On entend les gens dirent « on a soif! on n’a plus d’eau pour l’hygiène ». J’ai également écouté des femmes dire qu’elles se prostituent pour avoir de l’eau. Toutes ces voix, on les entend moins au forum officiel.

(RFI)

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